Le 19 décembre 1909, le 4ème dimanche de l'Avent, est la date de fondation du BVB. C'est un dimanche soir au premier étage de l'auberge « Zum Wildschütz » située à l'Oesterholzstraße 60 sur la  Borsigplatz qu'est créé un club de football qui passionne aujourd'hui des millions de gens et possède des supporters et sympathisants dans le monde entier. Aucune autre date dans l'histoire du club ne soulève toutefois autant de questions et il s'agit sans doute du moment qui intrigue le plus les supporters du BVB. De 2012 à 2015, l'histoire de la création du BVB a été complètement réétudiée pour faire finalement l'objet d'un documentaire filmé. Des informations récentes et moins récentes ont été traitées dans le documentaire « Né à la Borsigplatz – Franz Jacobi et le berceau du BVB ». 

Le journaliste de Dortmund Gregor Schnittker a fait partie de l'équipe de tournage et a dirigé les recherches. Comme il n'a pas pu totalement respecter le « principe de contre-vérification » cher au journalisme, il nous explique ci-dessous la création du club en se basant sur des faits et des extrapolations sur l'histoire du football, de la ville et du club. Autrement dit : la fondation du club doit s'être plus au moins déroulée de la manière relatée. 

Il lui tombe des gouttes de sueur grosses comme des perles au moment où le vicaire Hubert Dewald grimpe les escaliers à toute vitesse. L'homme de 28 ans aimerait être plus rapide mais son manque d'entraînement l'empêche d'aller plus vite. Le pouls de Dewald s'accélère après avoir couru de la mairie jusqu'à l'Oesterholzstraße. Il y a encore cinq minutes, alors qu'il était en train de fumer un cigare à la cheminée, un élève est venu l'informer d'une voix apeurée et à peine intelligible que quelques membres de la congrégation réunis à quelques mètres dans la « salle des miroirs » allaient créer un club de football. Le vicaire se saisit alors de son manteau et se précipite vers l'extérieur. 

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C'est le 19 décembre 1909, lors d'une soirée tardive d'un dimanche jusqu'alors comme les autres à la Borsigplatz. Fou de rage, Dewald se tient dans le vestibule embrumé de cette maison située au coin de l'Oesterholzstraße, numéro 60. Il méprise l'endroit car c'est là qu'un protestant du nom de Trott tient un bistrot, le « Wildschütz », que des jeunes gens de la paroisse de la Sainte-Trinité catholique fréquentent bien trop souvent, au lieu de se réunir à la maison Pie inaugurée en 1908. Franz Jacobi, envers qui Dewald a beaucoup de sympathie, et qui s'occupe de ses frères et soeurs et de sa mère, vient régulièrement passer du temps dans cette auberge. Le jeune homme de 21 ans, qui a un faible pour la fille de Trott, Lydia, surnommée Lilli, suscite l'agacement du vicaire depuis des années car Franz préfère jouer au football avec ses amis le dimanche au lieu d'aller à la messer. Le groupe manque même la prière de l'après-midi, qui avait été spécialement été prévue pour les empêcher de jouer au football. Lorsque Dewald retrouve son souffle, il se demande un instant comment il peut mettre fin à une envie qui semble irrésistible et frappe ensuite sur la grosse porte en bois, mais personne ne l'entend dans la salle des miroirs. Les verres s'entrechoquent sous les éclats de rire. Sans crier gare, le vicaire fait irruption en hurlant : « Que se passe-t-il ici ? », avant d'être mis illico à la porte. Des décennies plus tard, des témoins oculaires parleront encore d'un coup de poing porté contre un dignitaire de l'Église, certains membres de la congrégation ayant alors décidé de quitter la réunion par crainte. Franz Jacobi racontera cet épisode en des termes similaires lorsqu'il reçoit en 1978 à Salzgitter la visite d'un jeune homme  de Dortmund du nom de Gerd Kolbe qui veut en apprendre davantage sur la genèse du club. Ce Gerd Kolbe est aujourd'hui archiviste du BVB et c'est grâce à lui que certaines éléments de l'histoire de la fondation du club ont été rapportés de sources primaires, avec un enseignement en particulier : le Borussia Dortmund est le produit d'une rébellion farouche. 

Quiconque considère 1909 comme l'année de la naissance du club, et ce de manière tout à fait justifiée, se réfère à l'année officielle car les choses étaient déjà concrètes en 1906. Franz Jacobi et Reinhold Richter en sont les acteurs principaux car le hasard a voulu qu'ils se rencontrent. Reinhold Richter, né en 1886 à Gröde, dans la région de Dresde, a déjà beaucoup voyagé à son jeune âge. Il parcourt l'Europe, l'Afrique du Nord et la Palestine en tant que serveur. Durant cette période, où il est aussi à Londres, Richter découvre un nouveau sport, qui le fascine immédiatement : le football. En Angleterre, comme l'expliquera plus tard Franz Jacobi à Gerd Kolbe, Richter a entendu parler d'un restaurant à louer dans la ville brassicole de Dortmund, le « Wildschütz ». Richter a donc décidé de partir pour la région de la Ruhr et est arrivé à la Borsigplatz en 1906 avec un ballon de football dans ses bagages et l'espoir d'ouvrir son restaurant. 

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À l'Oesterholzstraße 60, ce sont toutefois des mauvaises nouvelles qui attendent Reinhold Richter car le « Wildschütz » n'était pas à louer. Il fait toutefois la connaissance de Franz Jacobi et de son ami Heinrich Unger. Jacobi, employé de 18 ans à l'aciérie de Hoesch, qui mariera plus tard la fille de l'aubergiste Lilly, est à ce moment-là un simple client d'Heinrich Trott. Richter et Jacobi ont tout de suite sympathisé et resteront amis toute leur vie, le Borussia étant leur sujet de prédilection. Jacobi, qui est alors gymnaste, est ravi lorsque Richter lui offre un équipement sportif comme cadeau de départ. Après avoir accompagné son ami Reinhold Richter vers la station de tram, avec un ballon de football anglais en main, il rentre chez lui heureux, à la Wambeler Straße. Sa mère Susanna a installé le lit rabattable dans le salon pour son fils aîné afin d' -éviter que ce dernier ne fasse du bruit. 

Ces journées de décembre 1909 sont glaciales à Dortmund. Il a commencé a neigé dès la mi-novembre et les trains ne circulent plus. Dortmund compte alors 200 000 habitants et la ville ne cesse de grandir, surtout dans la partie Nord. Des immigrants s'y installent car l'industrie en plein essor attire de nouveaux travailleurs. Le recensement de la population de 1907 montre que trois-cinquième des habitants sont nés à différents endroits. La famille Jacobi est elle bien implantée, présente depuis 27 ans à Dortmund, où tous les enfants sont nés. En ce dimanche après-midi, c'est le remue-ménage dans la cuisine de la Wambeler Straße 12, au premier étage d'un nouvel immeuble où vivent plusieurs familles, à 100 mètres de la Borsigplatz. Les enfants Jacobi attendent de la visite. À l'extérieur, une charrette est en route pour le parc de Brügmanns Hölzchen, le bruit des sabots percutant le pavé se mélangeant aux cris d'une voisine polonaise qui ordonne à ses enfants d'arrêter de jouer pour prendre leur bain. Une odeur de gâteaux secs, de café et de linge frais se dégage. 

Depuis le décès du père, en 1902 à seulement 44 ans, Franz, alors âgé de 18 ans, doit s'occuper de sa mère en tant qu'aîné de la famille. Susanna, qui est d'origine française, avait quitté la région de l'Eifel en 1882  avec son mari Wilhelm, qui a notamment été engagé comme ouvrier à la brasserie Borussia, mais a souvent changé de métier. Ce sont des temps difficiles pour la famille Jacobi, qui déménage sept fois au total durant leurs 20 premières années à Dortmund. Ce n'est qu'ici, à la Wambeler Straße, que la famille trouve un logement assez grand pour les cinq fils et l'unique fille : Franz (1888), Willi (1890), Julius (1893), Peter (1894), Josef (1896) et Magdalena (1898). Josef, qui deviendra plus tard un excellent footballeur du jeune BVB, restera toute sa vie en possession de pièces d'identité dont les informations sont inexactes car il est en réalité né un jour avant la date inscrite (27 novembre 1896). L'explication est que lorsque son père Wilhelm a réalisé que le bébé dans le berceau était un cinquième fils, au lieu de la première fille espérée, il a été si frustré qu'il est resté à la maison au lieu de déclarer la naissance du nouveau-né aux autorités. 

Tard dans la soirée, Wilhelm, à présent remis de ses émotions, promet à Susanna de se rendre à la mairie le jour d'après, mais se trompe de date. Tout juste un an plus tard, il peut enfin se réjouir de l'arrivée d'une petite fille, dont la date de naissance est la bonne : Magdalena, née le 19 décembre 1898, une date qui deviendra spéciale 11 ans plus tard pour le BVB. Pour l'heure, le 18 décembre 1909, la petite dernière de la famille attend avec impatience son anniversaire, qui a lieu le lendemain, pour déguster sa part de christstollen. Elle ne se doute qu'elle est sur le point de rencontrer son futur mari (mariage en 1930) et cela la laisserait probablement indifférente. Elle est bien plus intéressée par le chocolat chaud dans sa tasse que par une liaison future avec un certain Reinhold.. 

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Au moment où on frappe à la porte, Franz bondit le premier pour accueillir son ami. Ils ont reçu beaucoup de cartes postales de Reinhold Richter, venant des régions du monde les plus diverses. Des photos de l'hôtel Beau Séjour de Genève et de l'hôtel Bellevue dans la ville française de Menton sont accrochés sur la vitre du buffet de cuisine. L'aventureux Richter a même passé l'hiver 1907/08 à travailler en Égypte, au Grand Hotel Heloun en tant que sommelier, c'est-à-dire expert en vin. L'homme des 23 ans avait dernièrement donné signe de vie depuis Paris. Durant la soirée, il retire de son sac son certificat de travail et montre son évaluation excellente pour son travail à l'hôtel Majestic, d'où il est arrivé par Express Nord, une liaison Ouest-Est dans un train haut de gamme reliant Paris à Saint-Petersbourg, pour un séjour d'une journée à Dortmund.  

Dans la cuisine des Jacobi, tout le monde est enchanté par la visite de Reinhold et ses histoires et d'autres amis comme Heinrich Cleve, Johann Siebold, Heinrich et Robert Unger sont également venus pour venir voir ce globe-trotter à la Borsigplatz. Ce n'est que lorsque Richter demande : « Avez-vous encore la balle en cuir que je vous avais apportée d'Angleterre il y a trois ans ? », que l'ambiance change. Le vicaire Hubert Dewald n'est certes pas dans la pièce, mais sa présence se fait ressentir. Cette question met surtout en colère Heinrich Unger et Franz Jacobi, qui ont le plus en conflit avec l'ecclésiastique. En effet, Dewald les considère comme les meneurs du groupe qui préfère jouer au football au lieu d'aller prier à l'église. Le vicaire a donc ordonné une autre prière pour le dimanche après-midi afin d'empêcher que l'on joue au football, un sport qu'il condamne, sur la prairie de la Kirchderner Straße. Lors des réunions des congrégations du mardi et du jeudi., il a même rendu obligatoire la présence à son office religieux, mais ce n'est pas tout : l'ecclésiastique parle du football même dans ses prêches, critique nommément depuis sa chaire les adeptes de ce qui est pour lui un « sport brutal et sauvage » et qualifie leur comportement de rébellion ouverte. Reinhold Richter écoute, inspire profondément, observe l'assistance et lance : « Créez un club ! »

La pièce est enfumée après seulement quelques minutes. Environ 50 jeunes hommes sont attablés au premier étage du Wildschütz, dans la salle des miroirs, une salle commune où des mariages ou des anniversaires sont habituellement célébrés. La plupart des personnes présentes portent leurs habits du dimanche, les débats sont animés et tout le monde ne cesse de fumer et boire de la bière. Certains doivent encore travailler à la mine ou à l'usine sidérurgique mais n'ont pas de week-end de libre ni des journées de seulement huit heures. D'autres, en revanche, ont trouvé le temps ce jour-là, après la messe et le déjeuner, d'aller jouer au football, manquant la prière de l'après-midi, et ont ainsi fait la connaissance de ce Reinhold Richter que Franz Jacobi vante si souvent. Ils ont joué avec ce nouveau ballon en cuir jusqu'au crépuscule, tout en séchant qui allait se passer lors de ce quatrième dimanche de l'Avent, car Franz Jacobi  et Heinrich Unger ont insisté pour que tout le monde vienne boire une bière « chez Trott », comme ils appellent leur lieu de réunion habituel. 

Nous sommes le 19 décembre 1909, peu après 19 heures. Franz Jacobi demande le silence et présente encore une fois aux personnes présentes Reinhold Richter, qui prend les fonctions de secrétaire. Jacobi en vient ensuite directement au fait, explique les détails de création prévue du club et décrit sa vision concernant le conflit avec le vicaire. « Je suis membre de la jeunesse de la Sainte-Trinité depuis 1902. Je joue au football sur la prairie blanche depuis 1906. Nous, les footballeurs, sommes cependant continuellement combattus et diffamés par notre église depuis 1906. Nous ne pouvons plus tolérer cela. La création du club s'impose. » (la citation vient de la rencontre entre Jacobi et Kolbe en 1978). Son discours est fortement applaudi, certains tapent du poing sur la table, d'autres crient « Jawohl ». Les signes de tête sont approbateurs. 

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Certains finissent toutefois rapidement leur verre et quittent précipitamment la salle. La rupture définitive avec l'église va trop loin pour eux et cette perspective semble être la seule issue. Tout le monde est tout de suite conscient que cette décision va aggraver les tensions. Chacun doit à présent décider s'il va prendre ce parti ou non. La rébellion prend toutefois toute sa dimension à peine quelques minutes plus tard. Alerté par les premiers dissidents, Dewald se tient à la porte, est reconnu et repoussé dehors, avant de recevoir des coups. La situation semble hors de contrôle et personne ne s'était attendu à une telle escalade. Au final, il n'est pas étonnant que le groupe qui reste se soit encore réduit. De 50 footballeurs au début, il ne reste plus que Reinhold Richter et 18 membres de la congrégation. Celui-ci les nomme fondateurs du club : Franz Braun, Paul Braun, Heinrich Cleve, Hans Debest, Paul Dziendziella, Franz Jacobi, Julius Jacobi, Wilhelm Jacobi, Hans Kahn, Gustav Müller, Franz Risse, Fritz Schulte, Hans Siebold, August Tönnesmann, Heinrich Unger, Robert Unger, Fritz Weber et Franz Wendt.

Après avoir vécu au rythme de l'éducation religieuse, la participation à la vie ecclésiastique ainsi que la musique et le théâtre, les jeunes de la congrégation placent également le sport, à savoir la gymnastique et l'athlétisme, au centre de leur vie dès 1906. À cet effet, un terrain de sport municipal muni d'une piste de course et d'une fosse de réception, appelé « Weiße Wiese » (Prairie blanche), est aménagé. 1906 a également été l'année où le vicaire Hubert Dewald prend la tête de la congrégation de jeunes pendant qu'un ballon de football roule pour la première fois sur la Borsigplatz. Il s'agit en outre d'un sport très pratique pour les frères Jacobi et leurs amis car cela ne demande pas beaucoup de préparations de taper dans du cuir sur l'une des quatre prairies situées près de la Borsigplatz, lors des jours de congé, et en même temps de l'occasion de se retrouver pour les membres de la congrégation. Le vicaire, en revanche, s'oppose à la pratique du football dès le début et ne s'en cache pas. Un conflit éclate donc et atteint son apogée en 1909, année où le vicaire interdit même à ses ouailles de fréquenter l'auberge « Zum Wildschütz », leur ordonnant d'aller à la nouvelle maison Pie à la place. Ses ordres ne sont pas suivis et soupçonnent Dewald d'avoir détruit leurs buts, dont les poteaux ont un jour été retrouvés sciés sur la prairie blanche. Tout ceci fait partie de l'origine du conflit qui va déterminer l'avenir du football à Dortmund. 

Les documents d'immatriculation originaux consultables jusqu'à aujourd'hui montrent que les fondateurs habitaient tous à proximité directe du lieu de naissance du club. Ils étaient de la même génération, tous nés entre 1888 et 1893, la moyenne d'âge étant de 18 ans en ce 19 décembre 1909. Ils choisissent comme président Henrich Unger, proposé par Franz Jacobi, qui est lui nommé trésorier et directeur commercial. Jacob semble tout à coup songeur, se gratte la tête et lance, presque désespéré : « Et comment va s'appeler notre club ? Quel nom allons-nous lui donner ? »

Lorsque Gerd Kolbe demande à Franz Jacobi pourquoi le nom « Borussia » a été choisi, ce dernier répond : « Lorsque nous devions discuter chez Trott des formalités de la fondation du club, nous nous sommes aperçus que nous n'avions même pas encore réfléchi au nom de notre club. J'ai alors regardé autour de moi dans la salle commune de Trott et j'ai remarqué aux murs de grandes images de la brasserie Borussia, qui avait existé près de chez nous à la Steigerstraße jusqu'en 1902. Cette bière était à l'époque disponible au comptoir de Henrich Trott. Le nom Borussia m'a plu et je l'ai choisi spontanément. Il a été bien reçu de manière générale, y compris chez mes frères, qui ont également fait partie des fondateurs du club. Ils m'ont plus tard dit qu'ils avaient également accepté le choix de ce nom car notre défunt père avait travaillé temporairement dans cette brasserie et que cela lui rendait hommage indirectement. »

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Le vicaire Dewald était grandement indigné par cette nouvelle. Quatre jours plus tard, il se sert de son sermon le soir de Noël, dans l'église remplie, pour critiquer directement les fondateurs et annonce la sanction. En raison de la nature séditieuse de leur acte, les 18 dissidents sont renvoyés de la congrégation. Pour certains, la pression est trop forte, tout comme les critiques venant de leur propre famille, et ils décident de se séparer sur le champ du club qui existe depuis à peine quelques jours, revenant sous l'autorité de la paroisse. Franz Jacobi témoigne en 1978 : « Certains d'entre nous, c'est-à-dire quatre ou cinq, se sont laissé intimider par la famille et l'église et ont tourné le dos au Borussia pour réintégrer la congrégation des jeunes. Cela a également été difficile pour moi, car j'étais à la congrégation depuis 1902, à l'âge de 14 ans. »

Même si le tout nouveau club perd presqu’un tiers de ses membres, il continue à exister. Sur la prairie blanche, le groupe mené par Jacobi et Unger continue à pratiquer son sport favori, pour autant que la météo le permet. Ils aiment leur terrain improvisé, cette prairie cahoteuse au milieu des champs de pommes de terre et de céréales appartenant au fermier. Une publication à l’occasion du 50ème anniversaire du club rapporte que les premiers Borussen ont fabriqué des buts transportables en se servant de « bois équarri et de barres ». Ils participent à des tournois très courts et jouent contre des clubs voisins comme  Rhenania, Deutsche Flagge et Britannia. Pour se changer comme pour offrir du café et du gâteau sec à l’arbitre, le BVB utilise le sous-sol du Wildschütz, où se trouve un long lavabo. L’endroit n’est situé qu’à quelques centaines de mètres du terrain, en direction du Nord-Ouest, l’occasion pour les joueurs de s’échauffer en parcourant la distance, car courir sans le ballon leur procure également beaucoup de plaisir. Dès le début, les Borussen tiennent également à participer à des compétitions d'athlétisme. 

En août 1910, Franz Jacobi est ainsi cité comme sprinter du Borussia dans le journal « Corps et esprit » et le BVB est aussi mentionné à plusieurs reprises avec la participation de ses athlètes aux jeux de Sedan, aussi appelé « Jeux olympiques de Castrop ». Particulièrement brillants, les résultats du relais 4 x 100 mètres du Borussia ont fait parler d’eux au-delà de la ville de Dortmund, comme l’a fait remarquer Franz Jacobi à Gerd Kolbe : « Heinz et Robert Unger, ensuite Wienke et moi-même comme derniers relayeurs. Nous choisissions toujours les prix avant de participer à une course. »

Que ce soit en athlétisme ou en football, les Borussen portent un maillot bleu et blanc, qui sont les couleurs de leur uniforme de la congrégation. Ils améliorent leur style avec des pantalons noirs et une écharpe rouge. Les recherches actuelles ne permettent pas de déterminer de façon catégorique si ce bout de tissu, un accessoire couramment porté par les sportifs de l’époque, était un symbole de solidarité vis-à-vis du mouvement ouvrier, voire même de protestation envers l’église. Le vicaire a dû probablement être agacé par le fait que « ses dissidents » jouent au football en portant les chemises de l’église. Le fait est que Mara Risse, l’épouse de l’un des fondateurs Willi Jacobi qui est décédée en 1983 à l’âge de 91 ans, se donnait beaucoup de peine avec les premiers uniformes car ils étaient difficiles à laver. C’est en tout cas l’anecdote que rapportent ses descendants, la famille Heilscher du quartier de Körne à Dortmund, et qui était racontée lors des fêtes de famille. De plus, les chemises bleues et blanches perdaient leur couleur au lavage. Quant aux footballeurs, leurs écharpes n’arrêtaient pas de glisser ou de s’envoler pendant les matches. Ces problèmes avec les maillots bleus et blancs étaient peut-être tout simplement un signe du destin.

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Franz Jacobi rentre déprimé à la maison, le chiffre 13 résonne dans sa tête et il se demande combien de temps les Borussen vont encore exister. Il est tard. Dans le bureau du BVB, situé dans un local derrière le Wildschütz, il a trié des documents et archivé des articles de match. Au printemps 1910, il est devenu difficile de composer une équipe car il reste trop peu de membres. En bref : le BVB est sur le point de disparaître. Une idée lui vient au moment où Jacobi passe devant la maison Herzog, le local du club du Britannia sur la Borsiplatz, juste en face de la maison Concordia. « Une fusion pourrait nous sauver », se dit-il spontanément. 68 ans plus tard, Franz Jacobi se remémore devant Gerb Kolbe : « En 1910, le Borussia ne comptait encore que 13 membres et est passé à 40 membres grâce à la fusion avec le Rhenania et le Britannia. Le ‘Deutsche Flagge’, une autre équipe rivale comme le Rhenania et le Britannia, a failli nous rejoindre, mais nous avons refusé à l’époque. »

Grâce à la fusion, le BVB monte d’un coup à 40 membres, dont plusieurs bons footballeurs comme August Busse. Busse et Jacobi se connaissaient depuis leur plus tendre enfance, car leurs familles vivent l'une en face de l’autre, séparées de quelques mètres, mais n’ont pas la même religion. Busse, né en 1890, est protestant et suit une formation de serrurier chez Hoesch avant de travailler plus tard à la mine de Kaiserstuhl et joue au football au Britannia à ses heures libres. Jacobi et son père n’étaient pas des amis proches, témoigne le fils de Busse Gerhard, mais leurs rapports étaient empreints de respect, tant sur le terrain de football que dans les affaires liées au club, August Busse ayant eu de la chance d'avoir Franz Jacobi.

Gerhard Busse se souvient du souhait de son père d’être membre de la fédération ouest-allemande de football (WSV), ce qui avait échoué en 1910. Grâce aux bonnes relations de fonctionnaire de Franz Jacobi, une nouvelle chance semble se présenter. Busse arrive avec ses footballeurs, ce qui n’est pas le seul changement au sein de ce jeune club qu’est encore le BVB, explique Franz Jacobi : « En 1910 également, Heinrich Unger a démissionné de son poste de président car il a dû quitter Dortmund. Franz Risse a occupé ses fonctions par intérim pendant six semaines. J’ai ensuite été élu président du BVB. » Heinrich Unger a sans doute démissionné après avoir passé aussi peu de temps à la présidence à cause de son épouse Hedwig, qui n’appréciait pas trop le football. Dans le même temps, la famille Unger ne vit plus à Dortmund pendant quelques années. C’est l’époque où Jacobi entretient une amitié avec un homme qui va beaucoup apporter au BVB : Walter Sanß.

Zut ! C’est énervant. » – « Pourquoi vous énervez-vous? » – « J’ai oublié mes chaussures de sport ! » Alors que Walter Sanß semble sur le point d’abandonner cette course à Castrop, un homme lui présente une paire de chaussures. « Tenez, prenez les miennes », propose Franz Jacobi, pour qui Sanß n’avait été qu’un rival au sprint jusqu’à présent. « Merci, c’est vraiment gentil ! Avec plaisir ! » De ce beau geste nait une profonde amitié entre Franz Jacobi et Walter Sanß. Ce dernier, comptable de formation, est exigeant vis-à-vis de lui-même, mais est un homme bien sous tous rapports. Sanß est président du DFC 95, assume les fonctions de secrétaire et directeur commercial de la DFB, et est également un arbitre international de renom. Sanß est à la tête de la délégation allemande de football en 1912 aux JO de Stockholm. Il est un pionnier du football, un touche-à-tout et a, comme Franz Jacobi, une deuxième passion: l’athlétisme.

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En 1910, la WSV en a marre. Une loi nationale du Reich de 1908 avait facilité les créations de club. Le nombre de clubs voulant devenir membres de la WSV avait alors explosé. La situation reste longtemps chaotique et la WSV décide tout à coup de bloquer les adhésions et les portes se ferment pour le BVB.

L’organisation tant espérée de matches officiels, le statut de « véritable club », tout cela semble être parti en fumée. Il entend des cris de bébé depuis une fenêtre ouverte. La mortalité néo-natale à Dortmund est bien plus élevée que dans d’autres grandes villes. En raison de la malnutrition et de la mauvaise qualité de l’air, beaucoup d’enfants n’atteignent même pas leur première année. Franz Jacobi fait l’analogie avec le BVB et pense tout à coup à demander conseil à Walter Sanß. Sanß est ravi de recevoir la visite de son ami avec d’autres Brussen  dans le bureau de la DFB. Il leur recommande de demander tout d’abord l’adhésion au département d’athlétisme et après celui du football. Franz Jacobi se souvient de la procédure à l’époque : « Oui, les athlètes étaient notre cheval de Troie. Nous étions déjà connus comme étant de bons sprinteurs et relayeurs à la paroisse de la Sainte-Trinité. J’étais effectivement le plus rapide de notre groupe à l’époque. Même Karl Wienke, qui travaillait à la mine de Kaiserstuhl, ne pouvait pas me battre. À la fin de 1910, nous sommes finalement devenus membres de la fédération ouest-allemande de football. Je me souviens bien du 3 décembre 1910. Karl Wienke et moi-même avons été invités au café « Krone » sur le vieux marché par la fédération. Nous le savions, Walter Sanß avait plaidé notre cause. Ensuite, vers 21 h 30 vient le moment libérateur. Sanß est venu vers nous, rayonnant de joie, et nous a dit : « Les amis, c’est fait ! »

Le 15 janvier 1911 a lieu le premier match officiel sur la prairie blanche. Les Borussen l’emportent 9-3 contre le VfB et a également engagé un photographe qui documente l’évènement. L’équipe se rend ensuite avec les photos à la maison paroissiale pour les accrocher à la porte et ainsi provoquer le vicaire.  Les joueurs lisent et relisent l’article du journal jusqu’à ce qu’ils connaissent le petit texte par cœur. Dans les semaines et mois qui suivent, d’autres victoires sont remportées lors de matches amicaux. Le BVB joue sa première saison officielle lors de la saison 1911/12 et débute par une victoire 1-0 contre le Turnerbund Rauxel le 10 septembre 1911 dans la toute dernière division. Le Borussia est finalement champion et est promu dans la division supérieure, où plusieurs duels contre des clubs voisins comme le Lütgendortmund, Merkur ou le Sportvereinigung 95 sont prévus. La montée est obtenue en 1913/14 au bout d’un an d’attente.

Les joueurs portent à présent des maillots jaunes mais continuent à jouer avec leurs pantalons noirs, arborant ainsi la plus belle combinaison de couleurs du monde.

Autor: Gregor Schnittker