Il est né et a grandi ici. À Münsingen dans le canton de Berne, une localité située à 540 mètres au-dessus du niveau de la mer et plantée dans un décor idyllique, surtout lorsque les nuages ne cachent pas la vue sur l'Oberland bernois. C'est ici que le parcours de Roman Bürki dans le monde du football a commencé. Berne, Zurich, Fribourg, Dortmund. Sa carrière n'a tenu toutefois qu'à un fil il y a 15 an, « car j’avais très peur d’échouer encore une fois ». Un entretien sur son pays, les gestes héroïques et le coup de pouce du père.

Entre la capitale suisse Berne avec son stade de Suisse qui a tant marqué l’histoire de l’Allemagne du football et la commune de Spiez située à 40 km au sud-est (« L’esprit de Spiez) se trouve Münsingen, un nid de 13 000 habitants au pied du Mühlethal. Un lieu qui a une certaine importance sur le plan footballistique, du moins pour Dortmund : c’est ici que Roman Bürki est venu au monde le 14 novembre 1990. L’homme qui protège maintenant depuis 5 ans la cage du BVB avec la fiabilité d’une montre suisse et est ainsi en voie de devenir un indéboulonnable comme ses illustres prédécesseurs Roman Weidenfeller (16 ans), Stefan Klos, Eike Immel (tous deux huit ans) ou Horst Bertram (douze ans).

« Il dispose d’une explosivité hors-norme et peut maintenir son équipe dans la course par ses arrêts décisif sur la ligne. Dans le jeu offensif avec le pied, il est d’une précision incroyable. Ce ne sont pas toutes ses qualités, mais certainement ses caractères les plus distinctifs », a un jour déclaré l’entraîneur des gardiens de l’équipe nationale suisse Patrick Foletti.

Il pleut dehors au moment où le train express quitte la barre de Wankdorf et un message apparaît sur le portable : « Dois-je venir te chercher à la gare ? Il a commencé à pleuvoir. » Lorsque le train arrive à la petite gare de Münsingen avec sept minutes plus tard, il fait à nouveau sec. Les 400 mètres jusqu’à la maison des parents de Roman Bürki peuvent être parcourus à pieds. Dans le jardin, le joueur de 29 ans attend le ballon en main, qu’il utilise toutefois pour jouer avec le chien d’un an Billy.

Nous prenons le même chemin qu’a emprunté Roman Bürki tous les jours pendant de nombreuse années. Le terrain de football où il regardait chaque match de son père lorsqu’il était gamin est situé à environ dix minutes. En 1994, le tabloïd Blick titrait à son sujet : « Le gardien de Münsingen est invaincu depuis 772 minutes. » Martin Bürki, qui gère une entreprise de chauffage, était dans son temps libre gardien du FC Münsingen, tout de même en troisième division. Il n’est donc pas étonnant que Bürki ait marché sur ses pas. « Je dois beaucoup à mon père, à mes parents en général », raconte le numéro un du Borussia Dortmund sur le chemin vers le complexe sportif de Sandreutenen. La famille est très soudée. Le jour d’avant, Roman portait des cartons. Le plus jeune frère Marco (27) a déménagé à Lucerne pour le travail. Le défenseur central a signé un contrat de deux ans au FC Lucerne, en première division.

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Roman, quelle est pour toi la différence entre la maison et chez toi ? 
La maison est l'endroit où je me pose sur mon divan et chez moi est là où tout a commencé, au niveau du football, et où ma famille vit encore aujourd'hui. 

Et que signifie être chez soi pour toi ? 
Je me sens très bien ici à Dortmund et je ne suis pas non plus du genre à m'évader dès que j'ai deux jours de libre. Pendant les vacances, je rends toutefois visite au moins une fois à mes parents, mes grands-parents et mon frère. 

L'attachement à ton pays est-il aussi synonyme d'attachement à la nature ? 
Bien sûr. J'ai toujours aimé être à l'extérieur. Avec mes amis, je jouais toute la journée au football, et nous avons même fabriqué de projecteurs lorsqu'il faisait noir tôt. J'aime aller courir avec le chien de la famille, cela me détend. Et cela fait du bien de penser à autre chose qu'uniquement au football. 

Est-ce que les gens sont plus solidaires à la campagne qu'à la ville ?
Concernant Münsingen : il y règne une grande solidarité. Presque tout le monde se connait et se respecte. 

As-tu gardé des amis d'enfance ?
Je n'en vois plus tellement ici car tout le monde est parti pour vivre et travailler ailleurs. Seul Daniel, mon ancien meilleur ami, vit encore ici. Lorsque je suis à Münsingen, je passe beaucoup de temps avec mes parents et mon frère. 

Tu as joué à Münsingen jusqu'en 2005 et tu ne voulais plus partir après avoir raté un test dans un autre club. Pourquoi ? 
J'avais 14 ou 15 ans lors du test au FC Thon. Cela ne s'est pas bien passé pour moi. Lorsqu'on m'a dit ensuite que je n'étais pas repris, cela m'a beaucoup blessé. Je m'impose beaucoup de pression et je veux toujours gagner. J'étais si abattu après la nouvelle. Lorsque l'entraîneur des gardiens des Young Boys a appelé quelques jours plus tard pour m'inviter à passer un test, j'ai répondu oui tout de suite. Lorsque nous étions sur le point de partir pour Berne, je ne voulais soudainement plus y aller car j'avais peur d'échouer à nouveau. Mon père m'a presque forcé à monter dans la voiture. Il m'a beaucoup aidé à être là où je suis.

Qu'est-ce qui a changé la donne à Berne par rapport à Thon ? 
J’ai été super bien accueilli par les joueurs, tous ont été très sympathiques. Ils m’ont prêté une tenue d’entraînement et j’ai soudainement retrouvé l’optimisme. Ce que je n’ai pas réussi à faire à l’essai de Thon, je l’ai fait à Berne. L’entraîneur a directement annoncé qu’il aimerait me garder directement. La saison d’après, je jouais avec le U16 des YB.

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Les couleurs sont les mêmes, le jaune et le noir...
Pas seulement cela ! Le Borussia Dortmund a une aura sympathique, familiale et cela est très apprécié ici en Suisse. J’ai reçu beaucoup de félicitations lorsque j’ai prolongé mon contrat. Lorsque j’invite des amis au stade, ils sont émerveillés par l’ambiance unique qui règne au stade. La vue sur la tribune Sud est impressionnante. Elle peut contenir le double du nombre d’habitants de notre commune.

Tu as un jour déclaré que le summum pour un footballeur était de jouer dans un tel stade – qu'as-tu ressenti lors des matches à huis clos après la pause du coronavirus ?
Ce stade est et reste le plus beau – et lorsqu'il est sold out et que les 81 000 supporters nous poussent vers l'avant, c'est pour moi le plus beau stade du monde. Nous les joueurs somme les plus grands fans de nos supporters !

Cela vous a-t-il tout de même avantagé que le derby ne s'accompagne pas de la tension du public et désavantagé que l'interaction avec les supporters soit absente contre le Bayern ? 
Les deux affirmations sont justes et cela s'est vu dans ces matches. Contre Schalke, nous avons joué avec assurance dès le début et nous n'avons laissé aucune chance à l'adversaire. Schalke s'est tout simplement rendu. Sans le public, ils ont perdu leurs repères. Nous leur avons donné une leçon. C'était différent à Paris ou contre le Bayern. Nous avons eu beaucoup le ballon à Paris, mais nous restions cantonnés aux abords des seize mètres. S'il y avait eu dans le stade des spectateurs qui avaient mis la pression sur la défense du PSG, nous aurions marqué un but, j'en suis convaincu. Lorsque tu es mené au score, c'est un gros désavantage de jouer sans le public.  

Était-ce plus difficile ou facile de se préparer à cette forme de match ?
Avant le premier match contre Schalke, personne ne savait à quoi s'attendre. Nous étions légèrement avantagés car nous avions déjà joué à huis clos à Paris, mais c'était incomparable. À Paris, il n'y avait pas de supporters dans le stade mais il y en avait 12 000 devant. Nous les entendions et nous nous sommes préparés pour ces matches tranquillement. Nous n'avons pas dû avoir peur d'énerver le public en cas d'erreur.

Y pense-t-on pendant le match ?
Les supporters sont les premiers à nous aider, c'est clair. Mais chacun a son propre ressenti. Certains ont besoin d'être poussés par le tribunes pour se donner à fond. D'autres ont été rassurés par l'absence de pression supplémentaire venant de l'extérieur. Les attentes vis-à-vis de nous sont déjà grandes et celles des spectateurs viennent s'ajouter : ils veulent toujours voir du beau jeu. Je peux le comprendre.

Quand as-tu réalisé que le coronavirus allait tout chambouler ? 
Je n'aurais jamais cru au début que cela changerait autant notre vie. Les règles comportementales avec le masque dans le bus, le masque dans le stade pour les remplaçants, ont nécessité un temps d'acclimatation. Heureusement, l'Allemagne n'a pas sous-estimé le virus, la ligue a agi de manière très professionnelle et la Bundesliga a été le premier grand championnat à re-démarrer. Toute l'Europe et le monde du football et du sport nous admirent pour cela. 

Tu travailles avec un coach mental. Où et comment t'aide-t-il ? 
Lorque j'étais à Berne et que j'avais 18 ans, nous avions déjà un coach mental. J'avais accepté l'offre avec plaisir. J'ai gardé un bon contact avec lui par la suite. Lorsque j'ai eu une mauvaise période durant la saison avec Peter Bosz, j'avais besoin de lui. Si un gardien n'est pas bon, qu'il encaisse bêtement, il est rapidement la cible de critiques. Depuis deux ans et demi, nous travaillons beaucoup ensemble. Avec lui, je peux bien parler des situations particulièrement stressantes. 

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Le poste de gardien est-il le plus difficile dans une équipe de football ?
Le gardien est dans tous les cas un travail ingrat. On prend énormément de responsabilités, on est le dernier homme. Derrière toi, il n'y a plus que le but vide et le ballon ne doit pas rentrer. Mais les entraîneurs veulent que tu participes au jeu et prennes une certaine dose de risque. Cela ne semble pas être grand-chose. Le gardien ne doit pas perdre le ballon, il doit le faire parvenir à son coéquipier dans les meilleures conditions et pas l'envoyer hors des limites. Il m'a fallu beaucoup de temps pour trouver le bon équilibre au niveau du risque. J'adore mon boulot et je suis également un peu fier de ce que j'ai accompli et du club où je joue. 

Existe-t-il un jeu de gardien parfait ? 
Oui, cela existe. Ce serait un mélange de différents gardiens qui ont leurs propres spécialités. Ter Stegen réunit beaucoup de ce qualités. Il sait doser les risques et a un bon pied. 

As-tu un rituel particulier dans la préparation d'un match ? 
Avant le départ pour le match, je note sur un morceau de feuille mes objectifs pour ce match. Il s'agit la plupart du temps de cinq mots clés que j'essaye ensuite d'appliquer sur le terrain. Je peux ensuite aborder le match de manière détendue. Les rituels sont utiles. 

Il manque un truc pour les penalties...
... c'est vrai, je n'en ai pas encore arrêté tellement..

Faudrait-il abolir le penalty pour le remplacer par la variante du hockey sur glace (où le joueur se déplace seul de la ligne médiane vers le gardien) ?
Cela augmenterait nettement mes chances de réussite. J'essayer d'analyser à l'avance dans quelle direction le joueur a tiré auparavant et espère avoir un peu plus de chance dans ces situations. Il faut se lancer du bon côté à la bonne hauteur. Tout doit être calculé.

Cela veut dire que tu n'es satisfait que lorsque tu n'encaisses pas...
Mon objectif principal est le clean sheet. Cela a pas mal réussi la saison dernière. Un clean sheet me rend heureux même si nous n'avons pas joué aussi bien que nous le voulions. Je préfère de loin un 1-0 qu'une victoire 3-2. 

L'équipe a tenu 15 fois le zéro, 13 fois avec toi. Était-ce donc une bonne saison ?
Je pense. Nous nous somme très bien stabilisés en tant qu'équipe dans le secteur défensif. 

Le changement tactique était-il parfait pour l'équipe ? 
Oui. Nous avons eu avec Achraf sur le côté droit et Radha sur le côté gauche des joueurs qui sont forts en défense, mais le sont encore plus lorsqu'ils faut se projeter vers l'avant. Avoir cinq hommes derrière nous a beaucoup servi. 

Et en général ? Dans la conclusion « seulement deuxième à nouveau », l'accent est-il mis sur « seulement » ou « de nouveau deuxième » dans le sens de la régularité ? 
Mon avis est mitigé. Dans l'ensemble, c'était une bonne saison. Nous avons accompli un record de buts et avons eu beaucoup de clean sheets. D'un autre côté, nous étions de nouveau proches du but, mais nous avons, comme dans la saison précédente, laissé échapper des points contre des adversaires plus modestes, entre guillemets. C'est énervant et c'est la différence avec le Bayern, qui n'a perdu aucun match dans la phase aller. Il est alors difficile de les suivre. Nous n'avons pas encore cette expérience, mais nous avons d'autant plus besoin de fougue et nous devons aller sur le terrain et nous dire : nous allons maintenant nous défoncer. C'est là que nous donnerons tout. Nous ne devons plus douter de nous-mêmes ! 

Quelles sont tes attentes pour la saison prochaine ? Environ 50 matches, maximum 54, devront tenir dans un calendrier raccourci de quatre semaines. 
Ce sera une saison éprouvante. Au camp d'entraînement en Suisse, nous avons posé les bases pour être physiquement capables de bien jouer, et avec régularité, durant ces semaines chargées. 

Quelle est ta situation personnelle en équipe nationale. Ce chapitre est-il clos ?
Ce n'était pas une décision définitive et ça ne l'est toujours pas. J'ai passé six ans en sélection, mais je n'ai jamais eu la chance de jouer un match important. En revanche, faire ces déplacements et se remettre ensuite dans le rythme du championnat est trop épuisant; À cela s'ajoutent des problèmes réguliers que j'ai aux adducteurs. J'avais donc décidé de me concentrer davantage sur le club et ma santé dans un premier temps. Cela m'a fait du bien jusqu'à présent.
Interview : Boris Rupert
Photos : Sandra Blaser